Des pas de danse, des mots au pas

11.07.2017

 

Théâtre Sévelin 36

After avec Daniel Abimi

et Quentin Mouron

La Cie Philippe Saire a invité les deux auteurs romands, Daniel Abimi et Quentin Mouron, a écrire deux textes inédits inspirés par la pièce. Ces deux morceaux de littérature vous donneront un nouvel éclairage sur la création.
Merci aux deux écrivains

 

Coupure
Daniel Abimi

Mon père ferme sa boutique à dix-huit heures trente puis va boire une bière.  
Il n’a pas d’amis, alors il se retrouve au bistrot, seul.  
A dix-neuf heures cinq, il a bu sa bière et rentre à la maison. 
Comme tous les soirs depuis cinq ans.
Ma mère est à la cuisine et prépare le repas du lendemain en écoutant de la musique à la radio. Assis à la table, je mange du pain et du fromage. Ce soir, il est dix-neuf heures trente et mon père n’est toujours pas rentré. La sauce tomate du lendemain est bientôt cuite. Ma mère regarde sa montre, ses yeux grimacent mais elle ne dit rien.
Je suis un enfant. 
J’ai dix ans, un âge sans soucis et sans souvenirs. 
Quand ma mère me parle du passé, de notre passé, j’ai bien quelques images qui remontent à la surface mais elles sont floues. Quand elle parle de notre ancienne maison, je me rappelle des odeurs, des couleurs et d’une grande pièce vide. Je me souviens aussi du dernier carton au milieu de cette pièce. Ma mère et ma sœur passent leurs journées à trier, jeter, faire le vide et boucler les valises. Nos habits, nos chaussures, mes jouets. 
Les meubles et les grosses malles remplies de notre vie sont déjà partis par bateau. Il ne reste que nous. Mon père, ma mère, ma sœur, un carton, trois valises et moi.
J’ai dix ans et je ne sais rien de mon père. Seulement qu’il est grand. Il pèse plus de cent kilos mais il n’est pas gros. A mes yeux, c’est un colosse qui parle à peine ma langue et qui aime ses enfants par-dessus tout. Je le vois tous les jours et pourtant c’est tout ce que je sais de lui.
Ma mère et ma sœur sont inquiètes. Il est tard, presque vingt-deux heures maintenant. Ma mère me met au lit. Je n’arrive pas à m’endormir.
Dans ma tête, le bruit du train, des paysages qui se voilent dans la nuit, des villes qu’on traverse, des lumières qui brillent comme des guirlandes. Rouges, vertes, bleues. Ma sœur qui ne veut pas dormir. Elle est toute excitée de découvrir ce nouveau monde. Elle s’en fout de partir, de tout quitter, elle n’avait pas d’amie, pas de petit copain. Elle rêve juste d’une vie heureuse. Alors elle arpente le couloir du train en dansant. J’entends sa voix dans un compartiment voisin, elle rigole avec un homme.
Des années après, je me souviens de ses rires, mais aussi des cris, des petits cris et du long silence qui a suivi. Quand je me suis réveillé aux premières lueurs de l’aube, le train arrivait en gare. La ville s’étalait devant la vitre, imposante et grise. Mon père dormait encore, la tête posée sur l’épaule de ma mère. Ma sœur était assise au bout de la banquette. Les yeux grands ouverts, elle ne disait rien. Elle n’a plus parlé pendant des mois.
Le lendemain, quand ma mère me réveille, je lui demande s’il est rentré. Elle ne répond pas. Son visage est tendu et je n’ose pas insister.
A midi, on sonne. Cachés derrière la porte entrebâillée de notre chambre, ma sœur et moi regardons notre mère écouter des hommes en uniforme. Puis ses mains se collent contre sa bouche pour s’empêcher de crier. Ma sœur me serre contre elle, ses doigts se crispent dans mes cheveux. 
Lentement, nous reculons pour nous abriter au milieu des cartons qui n’ont jamais été ouverts, empilés dans chaque recoin de notre nouveau monde. 

 

La dernière balle
Quentin Mouron

Quand on évolue dans le milieu de la culture, il est nécessaire d’être armé (particulièrement à Lausanne, ville la plus dangereuse de Suisse) ; c’est tantôt un « spécialiste des arts vivants » qu’il faut occire, tantôt une mécène avare dont il faut se venger, tantôt un municipal bourru que l’on doit terrifier – c’est tantôt un massacre qu’il faut commettre pour la seule joie de le commettre. Aussi, dix minutes après le début du spectacle de Philippe Saire, j’avais la main serrée sur la crosse de mon revolver. Sur scène, dans une débauche de cartons et de corps – corps versatiles, tantôt paralytiques, tantôt extatiques – il y avait de la place, largement assez de place pour une balle de 9 millimètres. Je mis d’abord en joue le grand maigre, puis le grand brun, puis la petite blonde, puis le petit brun. Je n’avais, hélas, qu’une seule balle dans mon barillet. Je devais faire un choix. Mais la terreur ne se laisse pas facilement mettre en scène. Si le crâne d’un danseur éclatait, ce serait toute la pièce qui risquerait de s’effondrer. À ce moment, j’eus un frisson, un remugle d’Algérie, fait de musique, de torsions de corps, de cartons industriels. Les danseurs entrèrent dans une façon de transe. Tout semblait s’effondrer autour d’eux. « Comment ? J’avais déjà tiré ? Tiré sans faire exprès ? Il y avait un homme à terre. Une femme sur lui. Était-il mort ? Je ne voyais pas son crâne. Y avait-il un trou ? Non, il n’y avait pas de trou. Il n’était pas mort. Je n’avais pas tiré. Et il se relevait. J’eus alors l’idée de tirer dans la foule. J’avais devant moi un camarade de plume, Julien Burri, de l’Hebdo ; sa mort permettrait au groupe Ringier d’économiser un salaire, ce qui est toujours bon à prendre. Je pouvais encore viser le municipal David Payot, ce qui, en plus de me valoir la reconnaissance éternelle de Claude-Alain Voiblet, lui ferait accéder aux cimes enviables, jaurésiennes, des « martyrs de la gauche. » Leur en voulais-je ? Naturellement pas. Il ne s’agissait que de commettre un massacre gratuit. Je pouvais d’ailleurs, faute d’en vouloir à quelqu’un en particulier, tirer au petit bonheur – cela est à la mode. Il y avait dans la salle quelques dames très propres sur elles et des messieurs aux barbes longues. Tout ça était correct, très gorgé de vin bio, très repu de planchettes ; il ne leur manquait, pensai-je, qu’un peu du plomb que je m’apprêtais à leur mettre dans le crâne. Sur scène, il y avait de la fumée ; les danseurs s’étaient presque arrêtés, immobilisés dans une sorte de fièvre froide, d’hypnose inquiète. J’eus alors l’idée d’en finir avec moi-même, de me délivrer de mes incertitudes, de mes hésitations. Mais un doute m’assaillit : et si je ratais ma cible ? Et si je tirais à côté de ma tête ? Le public s’enfuirait, les danseurs, Philippe Saire, tout le monde. Et je resterais seul. Seul et sans munition, dans un théâtre vide. 

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Les anciens... 
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